Libres d'obéir

chronique du livre de Johann Chapoutot « Libres d’obéir »

NRF Essais, Gallimard

 

Dans son dernier essai, l'historien Johann Chapoutot analyse le lien qui, d'après ses recherches, relie notre époque à une autre, beaucoup plus sombre, par la gestion des « ressources humaines ». A la lecture de cet ouvrage, il apparaît que les pratiques ESS peuvent avantageusement remplacer cette philosophie.

 

Dans son dernier essai, l’historien J. Chapoutot décrypte les liens historiques, philosophiques (sic) et sémantiques qui rattachent l’époque du national-socialisme à la nôtre à travers l’organisation du travail. Les techniques de « management moderne » ont une imperceptible mais réelle filiation avec cette époque, via notamment le recyclage de hauts responsables nazis dans l'industrie, dont l’ultra-nationaliste Reinhard Höhn, personnage central de son étude. (*)

Rien de drôle ni même de grinçant lorsque les recherches de M. Chapoutot révèlent que les mots ancrés dans le jargon managérial contemporain  (« ressources humaines », « flexibilité », « adaptabilité », « élasticité », « facteur de production », « profil de poste », être « productif », « rentable », « performant », « s'affirmer dans un univers concurrentiel pour triompher... ») émanent directement des réflexions d'Höhn sur la gestion de l’expansion allemande envisagée dès l'accès au pouvoir d'Adolf Hitler.

 

A cette époque, l’une des difficultés du régime était de « faire plus avec moins », c’est à dire de conserver une base sûre et racialement pure aux commandes de l’outil de production (l’industrie) et d’encadrement (l’État). En effet, la conquête extrêmement rapide des territoires limitrophes au IIIe Reich exigeait un effort conceptuel et humain pour alimenter les armées d’occupation et d’éradication des Untermenschen (Sous-Hommes) dans le cadre la « Solution Finale ». Höln avait donc prôné une responsabilisation accrue de l’ouvrier qui se voyait affranchi des « objectifs » au profit de « directives », plus en lien avcc la doctrine nazie. Ce concept censément ouvert, à la valeur morale supérieure (forte d'un sentiment d'implication tant dans l’entreprise que pour le pays), était doublé d’une prise en charge du « bonheur au travail » par un organisme dédié, le KdF (Kraft Durch Freunde – La Force par la Joie). Cette sorte de comité d’entreprise d’État encadrait les loisirs des ouvriers et des cadres, afin non pas d'entretenir un bien-vivre au sein des entreprises, par ailleurs majoritairement tournées vers l'effort de guerre, mais de permettre aux travailleurs de « recharger leurs batteries » dans un cadre optimal dépendant du régime pour ensuite retourner à leur labeur avec une efficacité maximale soutenue par une foi absolue dans le système.

« L'autonomie du collaborateur (il était question d'abolir le terme « employé », tout comme chez Wal Mart de nos jours - nda) libre et joyeux doit conjurer les divisions de la société (riches/pauvres, droite/gauche, ouvrier/patron etc...) et assurer l'unité de volonté, d'effort et d'action de la communauté productive. »

 

Le concept phare de cette solution managériale trouvait sa raison d'être dans un désengagement programmé de l' État : vu sous le prisme historico-raciste de la doctrine de l'époque, ses successives constructions sociales romaine, française, prusse et globalement judéo-chrétienne devaient disparaître. Elles seraient remplacées par l'implication absolue de la « Race Aryenne » dont tous les composants, choisis par le Destin, devaient non seulement exécuter mais anticiper les « directives » du Führer. La « révolution allemande » se concrétiserait grâce à l'unification de la race pure, reprenant de droit son « Espace Vital » en éliminant les impurs : Juifs, Tziganes, homosexuels, handicapés et opposants. Afin que triomphe la loi de la nature sur l'ordre social, l’État devait également se débarrasser de pesants ministères. Enfin libéré de toute lenteur administrative, de la menace d'une lutte des classes – un concept communiste honni – et de tous repères encadrant la démocratie, ses « agences » ponctuelles pouvaient efficacement cadrer la réalisation du projet nazi. Appliqué à l'armée, ce principe directif assignait à l'officier de terrain une « tâche à remplir . Il ne lui appartient pas de décider qu'il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l'atteindre. Il est donc libre d'obéir. »

Cette liberté d’obéir, d’après M. Chapoutot, était donc l’axe même du management de l’époque, appliqué à l’armée, à l’entreprise et à toutes les composantes de l’Etat.

 

Les populations natives, tout comme celles conquises, étaient alors encadrées par des services de propagande, de surveillance et de répression libres de servir une cause qui révérait le « darwinisme social », où seuls les plus forts survivent, et où au final le libre-arbitre était était réduit au choix des moyens mais jamais des fins.

 

En 1945, le régime du Reich s'écroula. Le Führer et sa suite s'étaient donnés la mort, la capitale de l'Empire était réduite à un amas de gravats et les forces armées russes puis américaines avaient découvert les horreurs des camps d'extermination. S'ensuivit une série de procès qui vit apparaître la notion de « crime contre l'humanité ».

Les cadres nazis survivants retournèrent progressivement à la vie civile (dont bon nombre sous des cieux accueillants, tel Werner Von Braun et sa science de la propulsion à réaction promptement mise au service des Américains - nda). Reinhard Höhn se recycla en Allemagne dans le transfert de compétences et devint dès 1956 l'éminence grise d'une Académie des Cadres basée sur le modèle de la Harvard Business School (dupliquées en France l'année suivante sous l'appellation d'INSEAD) : il continua de publier avec succès des ouvrages sur le management et forma en toute impunité 600.000 cadres de sociétés réputées (Opel, Bayer, Esso, Krupp, Thyssen, Ford, Colgate, Telefunken, Hewlett-Packard entre autres), en ayant eu soin de purger son discours de toute connotation raciste. Cependant son passé le rattrapa dans les années 1970 et son aura, de même que celle de l'institut, en pâtit sévèrement.

Il mourut en 2000 en ayant envers et contre tout passé l'essentiel sa vie dans des sphères d'influence, sans aucunement remettre en question les principes qui avaient dirigés son existence mais en les diffusant à une très large échelle.

 

A la lecture de « Libre d'obéir », il apparaît que les pratiques vertueuses de l'économie sociale et solidaire sont à même de s'imposer face aux concepts managériaux hérités d'une sinistre période de l'histoire contemporaine. « Ces idées... n'ont cessé d'inspirer des pratiques alternatives, des coopératives égalitaires aux reconversions néorurales, en passant par les retrouvailles de cadres lassés par leur aliénation avec une activité artisanale indépendante enfin délivrée de la subordination et du management. » dit l'auteur dans sa conclusion. « La réalité du travail, de l'effort à fournir, d'un certaine anxiété face aux résultats demeure, mais sans l'aliénation ... Comme le montre l'Economie Sociale et Solidaire... on se situe aux antipodes des structures, des idéaux et du monde de Reinhard Höln : le travail humain, c'est le travail non aliéné, qui permet à l'esprit de se réaliser et de se connaître par la production d'une chose (res) qui l'exprime et qui lui ressemble et non cette activité qui réifie l'individu, le transforme en objet »


 

Libres d'obéir – Johann Chapoutot – NFR Essais, Gallimard. 16 Euros

 

 

(*) Général SS (SS-Oberführer) aux ordres du sanglant Reinhard Heydrich (directeur des services de renseignement de la garde rapprochée d'Hitler), professeur de droit public, co-fondateur en 1941 de la revue « Empire – Ordre Racial – Espace Vital » (Reich-Volksordnung-Lebensrau), intellectuel et théoricien reconnu en son temps puis loué pour les cours, il apporta sa contribution au « miracle économique allemand » grâce aux méthodes et conférences qu'il prodigua dès les années 1950.

Laurent Bagnard pour Alpes Solidaires

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