Les OGM n'ont pas été conçus pour résoudre le problème de la faim dans le monde

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Intervention de Marc Dufumier, Professeur à l’Institut National Agronomique Paris-Grignon, Unité d’enseignement et de recherche agriculture comparée et développement agricole dans le cadre de la Conférence-débat "OGM : vérités scientifiques et risques pour la société, enjeux agroalimentaires et environnementaux dans les pays du nord et du sud" organisée par la FRAPNA Isère le vendredi 24 juin 2005 à Grenoble.

Il est fréquent d’entendre dire que vous ne pouvez pas renoncer aux ogm, que c’est ça qui va permettre de nourrir la planète…

C’est donc par rapport à ce débat que je voudrais intervenir. Les chiffres, vous les connaissez, sur les 6,5 milliards personnes de la planète, 2 milliards sont mal nourries et 840 millions ne mangent pas à leur faim. C’est à dire qu’elles souffrent de déficience calorique. C’est le chiffre dont on va parler : est-ce que le sort de ces 840 millions de personnes va être amélioré via les ogm ?

Pour répondre à cette question, d’abord un peu d’histoire : l’agriculture n’a pas été inventée par les agronomes ni par les généticiens ; c’est une invention des agriculteurs. Ce sont eux qui ont sélectionné les espèces et les variétés qui correspondaient le mieux à leurs attentes et aux besoins de la société. Le processus était de choisir, dans la multitude des écosystèmes, les variétés à cultiver qui leur correspondaient le mieux.

Les choses ont commencé à changer avec la génétique classique, où on a eu une démarche inverse. Des agronomes sont intervenus avec l’idée que la population est croissante, et qu’il faille trouver des espèces à haut rendement par unité de surface.

Les recherches ont été conduites dans des milieux contrôlés (stations expérimentales) grâce à des investissements massifs, avec idée de rentabiliser sur de très vastes espaces. On a fait en sorte que des variétés "passe partout" soient créées pour être diffusées dans un grand nombre d’écosystème, ne serait-ce que pour amortir les investissements faits dans les recherches.

En milieu expérimental, tout est contrôlé et réalisé en alignant par le haut : si des différences naturelles existent en terme de fertilité des sols (teneur en phosphates), on fertilise en mettant beaucoup de phosphates et la petite différence initiale n’apparaît plus. On met aussi de la potasse et de l’azote dans un sol évidemment dépourvu de cailloux, avec une clôture contre les sangliers… Tout est fait pour que les conditions soient totalement homogènes, bref comme dans un environnement similaire à l’agriculture nord-américaine ou européenne.

Quand on a pensé la révolution verte du tiers monde on a fait exactement cela. De telles conditions expérimentales sont-elles valables pour les 840 millions de personnes qui ont faim ? Aujourd’hui, 300 millions d’exploitations se trouvent à l’état manuel, les gens n’ont même pas accès à la traction animale. Or c’est précisément dans ces régions, toujours rurales, que les gens ont faim. Voyez les exemples du Niger et du Mali ces dernières semaines, où l’aide alimentaire n’arrive pas en zone rurale.

Vous m’avez compris, ce n’est pas à travers l’aide alimentaire et le surplus pays du nord qu’on pourra résoudre le problème de la faim dans les zones rurales, souvent reculées. Les trois quarts des gens qui ont faim vivent dans des zones reculées du tiers monde et dans des exploitations manuelles ; les autres sont dans les bidonvilles. Pour résoudre le problème de la faim, c’est une question d’agriculture, et d’agriculture dans les régions en question. La question "est-ce que ces variétés (crées dans des conditions surprotégées) - avant même de parler des ogm - étaient à même de répondre aux questions des agriculteurs dans ces zones là ? La réponse est non.

Là où la révolution verte a bien marché dans les pays du tiers monde, c’est là où il y avait une relative sécurité sur le foncier, à la suite d’une réforme agraire par exemple. Pour les pays qui ont mal démarré leur développement agricole, le résultat s’est soldé par un accroissement de la dette extérieure, une dépendance vis à vis des produits manufacturés (phytosanitaires, engrais) et des besoins énergétiques (engrais azotés)… Ceux qui ont faim sont les exclus de la révolution verte.

L’expérience de la pgm "terminator" créée par Monsanto avait montré l’inadéquation du produit au contexte des paysans, sans parler du but ultime (l’impossibilité du réensemencement). Monsanto a finalement abandonné à cause de l’opinion publique. Résultat : quand Monsanto vend désormais du soja ou du colza résistant au glyphosate, il demande par contrat (j’ai ici un exemplaire de contrat si vous voulez) à ce que la personne qui achète la semence (comme terminator n’existe pas) s’engage à ne pas réutiliser sa récolte comme semence. Actuellement Monsanto envoie des avocats, fait des procès devant un certain nombre d’agriculteurs au Canada, aux Etats-Unis… Imaginez un seul instant un avocat de Monsanto monter dans les montagnes haïtiennes à la recherche de petits producteurs chez qui il y aurait éventuellement des ogm ! Inutile de vous dire que cela ne va pas marcher ! Il faut être clair, cela a été conçu d’abord pour les marchés solvables.

Pour l’essentiel, les pgm existantes sont résistantes aux herbicides. Ce n’est pas pour les paysans pauvres. D’autre part les paysans auront du mal à acheter la semence. Ensuite il ne faut pas exclure qu’il y ait diffusion d’ogm par ces voies dans les pays du tiers monde parce que, dans un premier temps, oui, cela évite de mettre des pesticides. Mais ce sera de la façon la plus sauvage qui soit. Ce qui peut faire songer à cela, c’est le passage du soja transgénique au Brésil en dépit d’une interdiction dans ce pays. Et ce ne sont pas des petits producteurs qui l’ont fait.

Transcription : R. Boulongne, FRAPNA, novembre 2005.

Voir la suite de l’intervention : "Des solutions existent sans recours aux OGM"

A propos de l'auteur

Alliance PEC Isère / AMAP

L’Alliance PEC (Paysans Ecologistes Consommateurs) de l’Isère est une association qui informe le grand public sur les interactions des politiques agricoles avec l’environnement et le maintien du tissu rural, sur la cohérence des pratiques de consommation, sur les conséquences du...

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