Comment le web change le monde, entretien avec Francis Pisani
Francis Pisani est journaliste, enseignant à Berkeley (Californie) et conférencier. Résident à San Francisco, il s’intéresse à l’impact social des nouvelles technologies de l'information et de la communication.
Son blog Transnets, hébergé sur le site internet du journal Le Monde suscite 100 000 visites /mois. Il a publié en 2008 un ouvrage, « Comment le web change le monde : l’alchimie des multitudes », disponible en téléchargement gratuit, qui analyse notamment la montée des webacteurs dans l’univers du net.
Entretien réalisé en septembre 2008
Comment concevoir l’évolution actuelle du web en terme d’éducation ?
Dans un contexte d’innovation constante, je pense qu’il faut insister sur la nécessité de repenser tous les modes d’éducation. Il y a du nouveau tout le temps et il faut surtout apprendre à apprendre. Entre la courbe de l’innovation qui avance très vite, et celle, en progression plus lente, de notre capacité à la comprendre, il y a un delta qui s’élargit. Ceci pose des problèmes aux entreprises en termes de débouchés de nouvelles technologies, mais également en terme d’adoption de ces technologies au sein de leurs équipes par leurs cadres ou salariés. Quid des citoyens dans cette situation ? Il y a une nécessité de repenser l’éducation en dehors des institutions, sur un mode beaucoup plus ouvert et en insistant sur l’éducation des gens par eux-mêmes, qui est peut-être la plus importante. On devrait tous y consacrer au moins 5 minutes par jour.
Au risque de voir la fracture numérique se déplacer de la question de l’accès à celle de la maîtrise ?
Il faut le dire prudemment mais en un sens la fracture numérique n’est plus la question centrale. Les nouvelles technologies pénètrent les usages avec une rapidité encore jamais vue dans l’histoire de l’humanité mais il demeure un problème d’appropriation réelle. Si l’on assiste à une généralisation du recours à Internet dans le monde, la capacité d’appréhender réellement cette technologie reste faible. Entre ceux qui ont un accès occasionnel ou régulier, ceux qui ont pu bénéficier d’une formation, etc., l’appropriation est très différente. Dans une école par exemple il y un monde entre proposer un accès au réseau une fois par semaine et mettre en place un cours de création multimédia.
Les jeunes justement utilisent avec facilité ces nouveaux outils tels que les blogs, les réseaux sociaux ou la messagerie instantanée…
Je viens de donner 16 heures de cours à des étudiant de première année de l’École de journalisme de Sciences Po et ils utilisent tous des outils du type Facebook mais ils n’ont pas les éléments pour comprendre. Ils n’avaient par exemple jamais entendu parler de la loi de Moore, du concept de la longue traîne. Ils savent se servir très vite de cet univers différent mais il leur faut comprendre encore qu’il s’agit d’un autre animal.
C’est en tous cas un univers où les amateurs, les anonymes parviennent à se faire entendre ?
L’Internet permet de connecter des gens dispersés alors que certains groupes monopolisent les outils de diffusion du savoir. S’il vivait aujourd’hui, le japonais Watanabe, spécialiste de Rabelais, n’aurait pas attendu des dizaines d’années avant d’être reconnu. Avec Internet, il aurait tout de suite fait partie de la discussion. On comprend ainsi que les passionnés peuvent apporter des choses sur un sujet. Et des passionnés qui n’ont pas le sceau officiel du spécialiste, on en connaît tous. Ils sont très compétents sur tel ou tel sujet, sur telle partie du globe, etc. Ces gens ont des éléments de savoir et peuvent contribuer sur Wikipedia par exemple. Cela change beaucoup de choses, notamment pour les journalistes, qui doivent maintenant intégrer que leurs lecteurs ensemble en savent plus qu’eux.
Quelle place reste-t-il à la construction citoyenne du savoir comme Wikipedia alors même que des géants comme Google sont en train de bâtir de véritables monopoles ?
On parle beaucoup de la convergence avec Google, Yahoo, MSN... Je préfère parler de « transvergence » dans la mesure où dans l’univers digital il y a à la fois de la convergence et de la divergence. Tout ce qui est produit n’est pas automatiquement bon ou mauvais. Par exemple la diversité culturelle est favorisée par la concentration d’Amazon qui diffuse des productions confidentielles. De même, ce qui est intéressant avec Wikipedia, c’est que l’on ne peut pas faire confiance à tout. C’est vrai pour toute production, mais là c’est manifeste. Cela apprend à être attentif.
Francis Pisani sera présent le 4 décembre à la journée Accès pour tous aux TIC : “Entre illusions et réalités” à Grigny (69).
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