Argentine: la récupération d'entreprises par leurs salariés comme alternative au chômage

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En France comme en Europe, alors que les plans sociaux et les fermetures d'usines se sont succédés au cours des dernières années, la reprise par les salariés a été un outil exceptionnellement utilisé. Il peut pourtant constituer une alternative viable pour préserver des emplois, comme le montre l'exemple argentin.

2001. L'Argentine est en pleine débâcle économique et financière. Faillites et fermetures d'usines se succèdent. Dès 1989, la politique d’indexation du peso sur le dollar a plombé la compétitivité des entreprises sur les marchés intérieurs et extérieurs. Alors que les consommateurs profitent des produits importés à bas prix, le PIB argentin est en chute libre.

Mi-décembre 2001, le taux de chômage dépasse les 18%. C’est dans ce contexte de crise que des milliers de travailleurs argentins raniment le mythe de la récupération de leur outil de travail pour continuer la production. La récupération d'entreprises par les salariés a été emblématique de la crise argentine de 2001. Au total, ce sont plus de 160 entreprises et 9 000 salariés qui ont été impliqués[1]. La moitié de ces entreprises appartenaient à l'industrie métallurgique ou à l'industrie lourde, 18% au secteur agroalimentaire et 15% aux services, dans les domaines de la santé, de l'éducation et du tourisme.

La récupération a d’abord été une réponse pragmatique des salariés face à la fermeture de leur entreprise. Comme ils le répètent volontiers, elle n´a pas procédé d'une volonté politique mais de la nécessité de continuer à travailler pour nourrir leur famille. Pas d’idéologie, donc, mais une simple réaction : devant l'abandon des entreprises par leurs propriétaires, les salariés en ont pris le contrôle. « Nous étions dans une situation où l'hôtel allait fermer. Nous savions qu'il ne nous serait pas possible de retrouver un emploi ailleurs vu le contexte économique. Le seul moyen de nous en sortir était donc de continuer à faire fonctionner l'hôtel » explique Diego Ruarte, de l'hotel Bauen, une entreprise de 150 salariés récupérée en 2003.

Dans la majorité des cas, la récupération n'a pas été sans heurts: occupations des locaux pendant de longs mois, affrontements avec la police. Parfois, le passage s'est fait dans le cadre d'un accord avec les anciens propriétaires qui, devant la perspective d'une faillite certaine, ont préféré laisser l'entreprise à leurs salariés plutôt que de la voir disparaître.

La grande majorité des entreprises récupérées (94%) ont adopté le statut de coopérative de travailleurs, équivalent de nos SCOP françaises[2].

Allant souvent plus loin dans l'esprit coopératif, les entreprises récupérées se réclament du mouvement autogestionnaire. Dans la pratique, cela se manifeste dans le mode de décision et dans une redistribution plus égalitaire des ressources. 56% d'entre elles pratiquent une égalité totale des salaires, quelle que soit l'ancienneté ou les compétences techniques des salariés. De plus, l'organisation hiérarchique traditionnelle dans le cadre du travail a souvent évolué vers des modes d'organisation plus transversaux. Ainsi, les assemblées de travailleurs sont partie prenante de la gestion quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle des entreprises.

Si certains syndicats ont pu  rester indifférents voire s'opposer au processus de récupération, d'autres ont appuyé la reprise par les salariés. Grâce à leur connaissance transversale de l'entreprise et leur capacité à organiser les travailleurs, les délégués du personnel ont pu jouer un rôle moteur dans l'organisation des nouvelles coopératives. Et alors que certaines confédérations syndicales refusaient l'adhésion de ces coopérateurs, perçus comme des entrepreneurs plutôt que comme des salariés, c’est sous la pression des syndicats de base que la majorité d'entre elles a fini par l'accepter.

 

L'attitude des institutions politiques et judiciaires face à ces reprises est pour le moins équivoque. Les gouvernements successifs se sont trouvés face à un dilemme : soutenir les entreprises récupérées de facto permettait de préserver des emplois. Mais, d’un autre côté, les reconnaître comme un modèle viable risquait de remettre en question la propriété privée. Sous la pression populaire, l'État a légiféré au cas par cas, expropriant les anciens propriétaires des lieux de travail et des machines au profit de leurs anciens salariés. Mais, jusqu’à aujourd'hui, il n'a pas versé aux anciens propriétaires l'indemnisation qui leur était due, rendant incertaine la valeur juridique de l'expropriation. Les pouvoirs publics auraient pourtant eu le moyen de résoudre le problème : « en dehors des arriérés de salaires non versés, la majorité des dettes des anciennes entreprises sont propriété de banques d'État », précise Esteban Magnani, membre d'une ONG finançant les entreprises récupérées et auteur d'un livre sur la récupération.

 

Ce manque de décision politique claire est la plus grande source d'instabilité pour les entreprises récupérées. En l'absence de propriété définitive sur leur outil de travail, elles ne peuvent avoir accès au crédit bancaire classique. Elles sont donc contraintes de se retourner vers des sources de financement irrégulières ou inadéquates: micro-crédits de la part d'ONG, crédit-bail, prêts de particuliers. Ces difficultés de financement, souvent additionnées à des problèmes de sous-capitalisation antérieurs à la récupération, entraînent une sous-production chronique des entreprises récupérées. En moyenne, leur production actuelle est ainsi de 20 à 60% du niveau de production antérieur à la récupération[3]. Le manque de financement rend difficile l'entretien et le renouvellement du parc industriel, souvent déjà obsolète au moment de la récupération. A cela s'ajoute le temps passé pour obtenir la reconnaissance légale, celui à convaincre d'anciens clients de la viabilité d’une entreprise anciennement en faillite récupérée par ses salariés...

La reprise en main de l´entreprise a également nécessité un important travail de réorganisation et de formation des travailleurs. Souvent, ne sont restés dans les entreprises que les salariés les moins formés, ceux pour lesquels il était le plus difficile de trouver un emploi ailleurs. Les ouvriers et les techniciens ont donc du se débrouiller pour gérer l´entreprise après le départ des cadres et du personnel administratif, plus jeune et plus diplômé. Même s’il ont pu compter sur l´appui technique de programmes universitaires, la productivité en a été affectée.

En dépit de ces difficultés, la récupération de leur entreprise par leurs travailleurs a été un succès dans la grande majorité des cas. L´ensemble des entreprises ayant obtenu l´expropriation depuis 2001 continuent à fonctionner. Les niveaux de productions, s'ils restent inférieurs à ceux antérieurs à la reprise par les salariés, ont significativement augmenté. En 2007, 60% des entreprises récupérées produisent plus de la moitié de ce qu'elles produisaient avant la récupération, contre 40% en 2004. De même, elles sont aujourd'hui 40% à produire entre 90% et 100% de ce qu'elles produisaient avant la récupération, contre seulement 6% en 2004[4]. Autre indice de viabilité: leur capacité à rembourser leurs emprunts. La Base, unique organisme accordant des micro-crédits á court terme aux entreprises récupérés, connaît un taux  de remboursement de 99% des fonds prêtés, depuis sa création en 2004.  

Compte tenu des difficultés juridiques et du contexte économique peu porteur, la récupération d’entreprises par leurs salariés en Argentine constitue une réussite incontestable. En France, alors que les politiques de l’emploi peinent à lutter efficacement contre le chômage, une politique publique volontariste en faveur de la reprise par les salariés serait d'actualité. Il semble pourtant que cette idée soit encore en butte aux réticences culturelles des dirigeants politiques et syndicaux… Peut être pourraient-ils tourner les yeux vers l’exemple Argentin ?

Photo CC : Diego_3336

 

Pour en savoir plus:

Heller, Pablo, Fabricas recuperadas, Ediciones Rumbos, 2004.

Mantegani, Esteban, El cambio silencioso. Empressas y fábricas recuperadas por los trabajadores en Argentina, Buenos Aires, ed. Prometeo Libros, 2003.

Marti, Juan Pablo, La récupération d'entreprise en Argentine et en Uruguay. Syndicats et coopératives faces à de nouveaux défis, RECMA, n°305, 2007.

Ruggeri, Andrés, et al., Las empresas recuperadas en la Argentina : informe del segundo relevamiento del programa Facultad Abierta, Buenos Aires, Facultad de Filosofía y Letras, Seube, Universidad de Buenos Aires, 2005.

Ruggieri, Andrés, et al. Las empresas recuperadas. Autogestion obrera en Argentina y America Latina, Facultad de Filosofia y Letras, Universidad de Buenos Aires, 2009. 



 

[1]          Rugieri, A. (2009), p. 16

[2]          Rugieri, A. (2009), p. 109

[3]          Rugieri, A. (2009), p. 103

[4]          Rugieri, A. (2009), p. 142 

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